Puis ce matin, les messages m'attendaient tranquillement au réveil sur mon téléphone, les voeux de ma belle-famille en cette journée supposée de fête. En faisant défiler ma timeline sur Facebook, je vois les photos colorées de mes amis, ou plutôt mes connaissances car il ne reste plus grand chose de notre amitié qui était probablement géographique l'an dernier, restées à Bombay. Visages et corps couverts de poudre, les photos n'abondent pas mais il y en a assez pour me travailler un peu. J'essaye de regarder ailleurs. Surtout, ne pas se rappeler que Holi l'an dernier, nous le fêtions sur une plage paradisiaque de Goa, et je venais de demander Vineet en mariage, dans un weekend qui par la force des choses gardera une place spéciale pour nous. Surtout, ne pas repenser à la chaleur et l'insouciance, aux rires et au fait de retomber en enfance comme des gamins.
En plus, je ne suis même pas une très grande fan de Holi: trop de débordements, trop de lâcher prise soudain dans une société si pudique et sclérosée habituellement, parfois on voit une lueur dans les yeux de ces jeunes qui vous assaillent de poudre, quelque chose qui met mal à l'aise car on sent que toutes les barrières sont tombées et que c'est là que ça devient dangereux.
Mais une sensation douce-amère m'envahit tout de même. Depuis janvier, l'Inde a commencé à me manquer. Phénomène un peu inattendu: lorsque je suis rentrée à Paris fin Juillet, j'ai dû mettre un soin inconscient à reconstruire un quotidien parisien terriblement similaire à celui que j'avais quitté, et j'ai réussi à me convaincre, quelque part, que je n'étais jamais partie. Les souvenirs de Bombay s'était effacés. Comme si ça n'avait pas été moi. Ma mémoire s'envolait, comme secouée à la façon d'une ardoise magique. Je devais me forcer et invoquer des souvenirs précis pour retrouver leurs images. Les sensations, elles, avaient disparu, silencieusement. Tout cela avait-il été réel? L'appartement, les conducteurs de rickshaw, la route encombrée pour rentrer du travail, les dîners cuisinés par la maid, les cours d'hindi, les soirées sous la chaleur... Où tout avait bien pu partir? On aurait dit qu'une année de ma vie s'était échappée.
Depuis janvier, elle est revenue. Je ne saurais dire si c'est l'installation de Vineet ou l'approche du séjour et surtout du mariage indien qui a tout fait resurgir. Soudainement, je me prenais à rêvasser de mon travail précédent, je repensais à ces gens qui peuplaient mon quotidien il y a à peine 6 mois encore, ils me manquaient un peu. Est arrivée l'heure du départ pour le mariage, mais nous étions partis pour Delhi, dans l'optique de faire découvrir l'Inde à 35 personnes de ma vie française, passant par la si touristique Agra puis décollant en lune de miel dans les îles Andaman...
Une fois rentrée, le sentiment ne m'a pas réellement quitté, alors même que je venais d'avoir ma dose d'Inde (suffisamment longtemps pour que plusieurs indicateurs soient passés au rouge en l'espace de moins de trois semaines sur place). Ce n'était donc pas l'Inde qui me manquait, qui me manque maintenant. Je reviens aux photos de Holi, entêtantes, qui n'ont cesse de resurgir partout. Il y a du soleil dans mon imagination, dans mes souvenirs de l'Inde, une lumière aveuglante et une douce chaleur qui correspond à l'hiver de Bombay. Qui n'a pas grand chose à voir, en fait, avec la chaleur crue et humide, chargée de pollution, qui agresse en toutes circonstances -le réel vécu du climat pour un Européen sur place.
Playing Holi me manque. Ma vie à Bombay me manque. Ma mémoire et mon cerveau ont soigneusement choisi les souvenirs pour les projeter idéalisés dans mon petit cinéma personnel. Je nous vois marchant le dimanche après-midi à Bandra sous le soleil, n'ayant rien d'autre à faire qu'à profiter du temps qui passe. Je nous vois manger au restaurant deux, trois fois par semaine, sans réfléchir à nos moyens, tester des plats indiens délicieux, de nouveaux cocktails. Je me vois au bureau où je n'avais pas de pression et j'avais tout le loisir de réfléchir à l'organisation de nos mariages. Je me vois dans les rickshaws pour aller au travail, dans les Uber pour les descentes aux Malls dans le Sud de la ville, les pieds dans le sable à Goa.
Je sais ce qui se passe -c'est l'insouciance qui me manque. L'insouciance de Holi, celle de jouer exactement comme des enfants qui oublient qu'ils ont grandi. On ne fait jamais ça ici. L'insouciance de ne pas organiser sa vie, de ne pas être attendu quelque part, de ne pas avoir à voir des gens absolument, de ne pas avoir de responsabilité.
La difficulté et la barrière du langage me contraignaient à cette époque à une situation d'assistanat pénible, souvent dépendante de Vineet. Cette perspective me paraît soudain ô combien légère et reposante, après plusieurs mois à gérer de front toutes les interfaces administratives françaises pour deux. En Inde, il y a de toutes façons presque toujours quelqu'un pour faire les choses pour vous, pour peu que vous avanciez quelques roupies. On s'y habitue bien plus vite qu'on ne le pense, malgré les réticences initiales et l'indépendance souhaitée qui devient vite une façade.
Quelque part, l'insouciance aussi face aux drames et à la misère; les côtoyer autant au quotidien et voir l'attitude débonnaire des Indiens instaure un drôle de rapport, culpabilisant toujours certes, mais beaucoup moins responsabilisant que lorsqu'on se retrouve à être une minuscule pièce du puzzle de l'intégration de migrants en France. L'insouciance financière aussi, ne jamais avoir à réellement envisager l'argent comme une restriction lorsqu'on veut voyager ou juste sortir. Les amitiés légères, de circonstance, où l'on n'attend pas grandchose les uns des autres sinon de profiter du moment ensemble sans vraiment s'investir.
C'est tout ça qui me manque et qui me pince le coeur, qui me renvoie du vague-à-l'âme alors même que, heureux jeunes mariés, nous nous faisons à notre vie parisienne. Et peut-être aussi ces petits changements qui s'étaient opérés en moi à force de vivre en Inde, plus d'ouverture, de tolérance et de patience; on dirait qu'une fois de retour dans mon habitat naturel, mes mauvaises habitudes sont revenus au galop. Je ne sais pas comment je vais faire pour travailler dessus. Une chose est sûre, mon mari sera à mes côtés, et la certitude de cette présence, tout aussi solaire que mes souvenirs fantasmés de l'Inde, vient effacer la nostalgie de Holi...

